L'EPARGNE SALARIALE : UN ANALYSEUR DE L'EVOLUTION DU MOUVEMENT
SYNDICAL FRANCAIS
TITRE II : LES STRATEGIES SYNDICALES
CHAPITRE I : LE SYNDICALISME EN FRANCE
3) Positions syndicales en matière salariale
:
Les questions de rémunération ont toujours
été au cœur des revendications syndicales. Ce combat
historique traduit la volonté de s’extraire de «
l’exploitation patronale » et de s’émanciper
à travers l’éducation et les loisirs.
Malgré les divergences doctrinales entre les
trois grands courants idéologiques du syndicalisme français,
ils convergent tous pour reconnaître au salaire une double fonction
: celle de rémunération d’une qualification, et
celle de satisfaction des besoins des salariés. Il doit donc
échapper aux aléas économiques et financiers
de l’entreprise, via des régulations professionnelles
ou réglementaires. C’est aussi l’affirmation d’une
dichotomie entre le risque professionnel assumé par le salarié,
et le risque économique assumé par les actionnaires.
Ainsi, une grande théorie économique
va influencer le mouvement syndical français en matière
salariale : le keynésianisme.
En s’appuyant sur la demande (c’est à
dire la consommation et l’investissement) comme source de croissance
économique, il incite les gouvernements et les employeurs à
la soutenir, à l’aide d’une politique salariale
dynamique.
Ainsi, le rapport salarial fordiste qui domine de
1945 jusqu’au début des années 80, consacre une
forte augmentation des salaires en échange de gains de productivité
élevés. Il implique donc des relations sociales développées
et centralisées.
Cependant, avec la crise économique, une distinction
va apparaître entre la CFDT d’un côté, et
la CGT et FO de l’autre. Pour ces deux centrales, fidèles
à leur logique keynésienne, le salaire est une arme
anti-crise, tandis que la CFDT abandonne la question du salaire comme
point central de son intervention, pensant que la crise nécessite
d’autres types de réponses (réduction du temps
de travail, flexibilité, formation).
De son côté, le patronat va adopter
une stratégie d’individualisation et de décentralisation
des niveaux de fixation du salaire, en renforçant la logique
entrepreunariale des entreprises (logique de marché), au détriment
d’une logique de régulation salariale centrée
sur les branches professionnelles (Lardy 2000). Ces transformations
vont remettre en question le rôle des syndicats structurés
au niveau professionnel.
Ainsi, l’individualisation du salaire n’est
pas le fruit du hasard, mais relève des bouleversements profonds
du rapport salarial qui s’était construit depuis l’après-guerre
: fin de l’inflation, accroissement de la concurrence, besoin
de flexibilité. En conséquence, les politiques de rémunération
sont devenues un outil au service d’une gestion individualisée
des salariés. Les études statistiques réalisées
par le Ministère du Travail (DARES), montrent une nette accélération
du phénomène à partir de 1986, jusqu’en
1994. A partir de cette date, on constate un retour des augmentations
générales venant rééquilibrer la situation,
même si l’on remarque par ailleurs que l’individualisation
du salaire est devenue la norme pour les cadres (77% d’entre
eux bénéficient d’augmentations individualisées)
et s’étend parmi les autres catégories de salariés.
Par ailleurs, ces statistiques montrent que ce phénomène
touche particulièrement les grandes entreprises, même
si les pratiques au sein de celles-ci sont très hétérogènes,
en fonction des cultures d’entreprise et des métiers.
Contrairement à ce que l’on pourrait
croire, les salariés sont plutôt favorables à
ce type de politiques, mais à condition qu’elles soient
construites sur de véritables systèmes d’évaluation
(c’est cet élément qui engendre beaucoup de mécontentements).
Quant aux organisations syndicales, elles tentent
de réagir à ces politiques, de manière offensive
ou défensive (Lardy 2000) :
La CGT, une stratégie globale de lutte contre l’individualisation
du salaire : dès le début des années 80, la CGT
dénonce les politiques d’individualisation des salaires
conduites par les employeurs, car celles-ci nient les qualifications
des travailleurs (au profit de la compétence ou de la performance),
soumet la rémunération à l’arbitraire patronal
ou aux résultats de l’entreprise (par nature aléatoires).
Les conséquences sont l’accroissement des inégalités
et la réduction de la part du salaire dans l’activité
économique. Cependant, la CGT n’est pas opposée
à une hiérarchisation du salaire, à condition
que celle-ci reflète une différence objective, fondée
sur la qualification.
A ses yeux, l’individualisation du salaire
est le fruit d’une politique globale du patronat et des pouvoirs
publics qui vise à flexibiliser l’ensemble des relations
sociales et à réduire le coût salarial, dans une
période de crise économique et de forte compétition
internationale, avec des pays dont le développement social
est en retrait.
FO, le rejet de l’individualisation du salaire : tout
comme la CGT, FO rejette ces politiques patronales qui portent atteinte
au contrat collectif ainsi qu’au pouvoir d’achat des salariés.
A travers l’individualisation du salaire, c’est l’ensemble
de la relation salariale qui est individualisée, et qui menace
aussi bien les salariés (les plus faibles d’entre eux),
que les organisations syndicales. FO perçoit donc ces politiques
comme une tentative de court-circuiter les syndicats, alors que le
salaire et la qualification étaient du domaine de la négociation
collective.
Cependant, face à la généralisation
des pratiques d’individualisation des salaires dans les années
90, FO semble laisser le soin aux structures locales de se déterminer
individuellement, en fonction de leurs contraintes.
La CFDT, l’acceptation de l’individualisation
négociée et objectivée : consciente de la complexification
des rapports sociaux au sein des entreprises, la CFDT ne rejette pas
les politiques d’individualisation du salaire. Cependant, elle
souhaite que ces pratiques soient assorties de garanties en terme
d’objectivité, c’est à dire l’instauration
de règles du jeu claires et transparentes, issues de la négociation
collective, afin de lutter contre l’arbitraire patronal.
Ainsi, si elle reconnaît le caractère
individuel de la relation salariale, elle revendique le droit de négocier
sur le terrain gestionnaire des employeurs, afin d’en contrôler
le processus et garantir son équité.
A travers cet examen des doctrines économiques
et salariales des trois principales organisations syndicales, on voit
se dessiner trois pôles distincts : un pôle « réformiste
» qui intègre les contraintes économiques, un
pôle « contestataire » qui n’en tient pas
compte, un pôle de « contre-proposition », qui veut
modifier les orientations économiques.
Cette distinction existe aussi au niveau de l’analyse
syndicale sur l’épargne salariale, mais la fondation
du Comité Intersyndical de l’Epargne Salariale rassemble
la CGT et la CFDT, et isole FO sur l’échiquier syndical.
Cette alliance confédérale, prépare-t-elle une
évolution de la doctrine socio-économique de la CGT,
attirée par le courant réformiste, malgré une
base syndicale largement acquise au syndicalisme contestataire ?
