Vers un bulletin de paie citoyen ?
Deux regards différents sont généralement
portés sur le bulletin de paie : celui de l’employeur
et du salarié.
Pour l’employeur, la production des bulletins de paie
répond à une obligation légale d’information
des salariés. Le bulletin ne supportant pas l’à-peu-près,
son établissement représente une activité
à hauts risques, chronophage, anxiogène et budgétivore.
Quant au salarié qui reçoit mensuellement ce
récépissé de bons et loyaux services,
il ne regarde en fin de compte que le chiffre en pied de page,
le net à payer. Ce bulletin lui rappelle s’il
le fallait l’objectif originel de son activité
laborieuse, la rémunération, et avec elle, le
fil à la patte qui le lie à son employeur.
Produit chaque année à 175
millions d’exemplaires, le bulletin de paie mériterait
sans doute un regard complémentaire, celui du citoyen.
Car, derrière les cotisations aux appellations barbares,
au-delà de l’obligation contraignante de sa réalisation
par l’employeur et de la traçabilité pécuniaire
de l’effort salarié, se cache bon nombre de prestations
bien réelles, de droits et de devoirs qui fondent notre
modèle social.
Avec une stratification « à
la française » des règles de droit, le
mouvement perpétuel et cumulatif d’ajout d’exceptions
à la règle, et vice-versa, a fait du simple
bulletin de paie initial un ensemble obscur de plusieurs dizaines
de lignes juridico-comptables. Le bulletin de paie cristallise
ainsi la complexité d’application de notre forte
règlementation du travail, difficilement lisible, parfois
inaccessible, toujours imprévisible.
A bien des égards, le bulletin de paie intègre
des caractéristiques représentatives de notre
modèle social comme le suggèrent les quatre
exemples suivants :
Les conventions collectives, définies
par la loi du 11 février 1950, constituent un niveau
de négociation situé ente la règle de
droit national et les entreprises d’une même branche
professionnelle. Si elles créent ainsi les conditions
favorables d’un dialogue entre les partenaires sociaux,
elles n’en introduisent pas moins, parfois, un supplément
de complexité, voire une instabilité juridique
quand leurs dispositions sont laconiques ou imprécises.
La RTT, et son florilège de modalités
d’application, induit la lancinante question du Dirigeant
: « Comment concilier en pratique respect des contraintes
juridiques et efficacité opérationnelle de mon
organisation du temps de travail ?». Quels arbitrages
entre les 35 heures légales et la journée de
solidarité négociable, les 1 607 heures ou les
218 jours annuels, les heures complémentaires et les
supplémentaires, le repos compensateur et le compte
épargne temps, etc.
Le type de contrat de travail : telles les
manipulations génétiques, les tentatives successives
de (dé)règlement de la question de l’emploi
ont abouti à la création d’une quinzaine
« d’hybrides ». Chacun à sa population
cible, ses ayants droit, sa durée, sa jurisprudence,
ses cotisations, ses allégements. Le CPE est le dernier
chêne encore vert de ce maquis inextricable. Chacun
pousse et évolue en fonction son arrosage gouvernemental,
avec en contrepartie pour l’employeur, l’intégration
des spécificités de chaque contrat sur le bulletin
de paie. D’ailleurs, l’empreinte des ministres
du travail et de l’emploi de la dernière décennie
se retrouve sur le bulletin de paie dans des rubriques d’allégements
éponymes : De Robien, Aubry I, Aubry II, Fillon.
Et encore, nous n’évoquerons pas ici la distinction
française « Cadre »/« Non cadre »
et les cotisations particulières qui en découlent
!
La protection sociale et le rôle de
l’état et des organismes paritaires se retrouvent
également au cœur du bulletin de paie. Les cotisations
sont perçues comme des prélèvements,
elles diminuent le résultat net, tant de l’employeur
que du salarié.
Pourtant ces cotisations servent à
:
- Financer des prestations sociales de diverses natures comme
les allocations familiales, l’aide au logement, la formation
professionnelle, etc.
- Assurer des revenus différés comme la retraite
- S’assurer contre les risques de chômage, de
maladie, de veuvage, d’accident, d’invalidité,
de décès, etc.
Selon notre principe républicain de
solidarité, chacun n’y retrouvera pas nécessairement
le bénéfice de prestations à due concurrence
de sa contribution.
Le bulletin de paie intègre donc
toutes les complexités nationales, régionales
et locales, qu’elles soient sociales, comptables et
fiscales, inhérentes à nos systèmes de
couvertures individuelles, catégorielles et collectives,
facultatives, optionnelles et obligatoires.
Il faut le simplifier de façon significative
afin de :
- Réduire le coût des tâches qui ne sont
pas directement liées au cœur de métier
de l’entreprise, au bénéfice de son activité
intrinsèque, véritablement créatrice
de valeur,
- Redonner au bulletin de paie sa vocation première
d’information du salarié, assortie d’un
rôle pédagogique sur la nature et l’utilité
des prélèvements effectués.
Il ne suffit pas de recommander des mesures
de pure simplification de la forme du bulletin, par un jeu
d’écritures ou de regroupement de rubriques.
Les entreprises porteraient encore, en plus de leurs rôles
bénévoles de collecteur de l’Etat, la
charge de cette mesure complexifiante d’immobilisme
simplificateur.
Pour faire évoluer le bulletin de
paie en profondeur, il faudrait faire évoluer les règles
qui le sous-tendent et donc les régimes applicables
en matière de cotisations et de contributions sociales
et fiscales assises sur la rémunération.
Comme le soulignait si bien Joseph de Maistre, « il
y a bien moins de difficultés à résoudre
un problème qu'à le poser ».
Thomas Chardin
Thomas.chardin@fr.adp.com