La fatigue Ses causes et ses effets
Comment la combattre
par Vincent Olivier
Qu'il soit d'origine psychique ou physique, l'état d'épuisement
touche 1 Français sur 2. Nombre de médecins sont désarmés.
Et les patients ont parfois tendance à minimiser leur mal.
Pourtant, il s'agit d'une vraie pathologie. Avec ses causes et,
de plus en plus souvent, ses remèdes
"Evidemment, quand je me lève de
mon fauteuil roulant au supermarché, les gens sont surpris..."
Bernard, 31 ans, n'est pas un paraplégique. Mais cet homme
de 31 ans, "dynamique et sportif avant", est aujourd'hui
incapable de marcher plus de 30 mètres d'affilée.
Hospitalisé à plusieurs reprises depuis les premières
atteintes en juin 1991, il a longtemps cherché des explications
auprès des médecins ("23 en tout!"), avant
qu'un immunologue lyonnais pose le diagnostic adéquat: SFC
- pour "syndrome de fatigue chronique". "Fatigue":
ça me fait rire. Il y a autant de différence entre
ce mot et l'épuisement que je ressens, qu'entre un mal de
tête et une vraie migraine."
De fait, 1 Français sur 2 souffre de la
fatigue, selon un sondage Ipsos-Servier réalisé en
2000 auprès de 1 019 personnes. Plus précisément,
47% d'entre eux ont éprouvé, au cours des douze derniers
mois, au moins un épisode de faiblesse prolongé (une
semaine ou plus). Et plusieurs épisodes dans 1 cas sur 4.
Encore faut-il savoir ce que recouvre cette notion: s'agit-il du
classique coup de pompe du début d'après-midi, des
conséquences d'une soirée trop arrosée? S'agit-il
au contraire de lassitude générale, d'épuisement
physique autant que psychique?
Car "fatigue" est un mot fourre-tout.
"Un mot pour des maux", selon la formule du Pr Jean-Louis
Dupont, chef de service à l'hôpital de Besançon
(Doubs). Cet ancien président de la Société
française de médecine interne, qui conduisait la journée
d'information consacrée à ce thème durant le
dernier Medec, Salon consacré à la médecine,
n'est d'ailleurs pas surpris par les résultats du sondage:
"Il corrobore ce que nous constatons tous les jours: environ
40% de notre clientèle se plaint de fatigue récurrente.
Dans 20% des cas, cette fatigue est même invalidante, avec
un retentissement majeur sur la qualité de vie. Nous ne sommes
pas dans le domaine de la bobologie, ce sont de vrais malades",
ajoute-t-il.
Hélène Stakoswki, médecin
du travail dans une banque, se dit également "frappée
par cette proportion de 20% des gens qui d'emblée, à
peine assis, [lui] lancent "Docteur, si vous saviez comme
je suis fatigué! ". Courbatures, sommeil non réparateur,
manque de dynamisme ou troubles de l'humeur: la liste des manifestations
physiques liées à la fatigue est effectivement fort
longue. Et, si elle varie selon les jours de la semaine (voir le
graphique page 96), pour un quart des personnes concernées
elle a nécessité un arrêt de travail. "Ces
patients-là, ajoute le Dr Stakowski, c'est du sérieux.
Il faut prendre du temps, les palper, les écouter."
De fait, chacun a son idée sur le sujet:
à peine 1% des personnes interrogées dans ce sondage
Ipsos-Servier ne trouvent pas de "cause évidente"
à leur état. Le Centre médical interentreprises
Europe (CMIE) s'est d'ailleurs livré, en 1999, à une
étude passionnante et, à ce jour, sans équivalent,
sur 1 560 salariés de la région parisienne. Ainsi,
à la question "Quels sont selon vous les facteurs de
fatigue ?", un tiers d'entre eux répondent "Rien
de particulier" (c'est-à-dire, en réalité,
un peu de tout), 28% mentionnent le trajet et 15% la charge de travail.
Mais il y a également les horaires, le poids de la hiérarchie,
les contraintes de temps, les événements psychologiques...
Bref, comme le note le Dr Christian Richoux, du CMIE, "ce
n'est pas le travail qui fatigue en soi. Ce n'est pas la vie extérieure
non plus. Les facteurs sont cumulatifs. Tout est entremêlé."
Complication supplémentaire: pour un même
symptôme, "la perception de la fatigue est radicalement
différente selon les individus", remarque Gérard
Dine, chef du service d'hématologie à l'hôpital
de Troyes. "La même semaine, raconte-t-il, je vois deux
patientes. L'une essoufflée, un peu ralentie sur le plan
intellectuel, présentant des signes cliniques précis
(perte de cheveux, ongles dédoublés...) mais ne se
plaignant de rien. Et l'autre évoquant une fatigue intense,
avec perte de mémoire et problèmes de concentration.
Dans les deux cas, le diagnostic était identique: carence
majeure en fer. Sauf que l'une la ressentait fortement, et l'autre
pas."
Tout le monde n'est pas, comme Gérard Dine,
un spécialiste. Face à des praticiens peu ou mal formés,
atteints parfois eux-mêmes d'épuisement professionnel,
qui ont tendance à répondre un peu vite "Moi
aussi" lorsqu'un patient mentionne devant eux une fatigue qui
les ronge, les malades minimisent leurs troubles aussi bien qu'ils
les amplifient. "Les gens fatigués sont fatigants à
prendre en charge. Ils nécessitent beaucoup de patience",
reconnaît Jean Cabane, chef du service de médecine
interne à l'hôpital Saint-Antoine (Paris). Dans sa
consultation spécialisée où il reçoit,
chaque année, une centaine de nouveaux patients, incompris,
frustrés, désocialisés souvent, pour ce qui
est enfin en passe de devenir un "symptôme respectable",
le Pr Cabane commence toujours par un interrogatoire serré.
Car, "si la fatigue n'est pas en soi une plainte spécifique,
il n'y a pas de bon traitement sans traitement de sa cause, qui,
elle, doit être identifiée", insiste-t-il.
Mille causes, mille conséquences, mille
traitements possibles. Pas facile de faire le tri. Il existe pourtant
une question préalable, un critère essentiel: s'agit-il
d'une fatigue discontinue, avec des variations d'intensité
au cours de la journée? Si c'est le cas, si cette fatigue
est améliorée par le repos, il faut chercher du côté
du sommeil - jugé insuffisant, sur le plan qualitatif ou
quantitatif, par près de 70% des Français. Or, sur
les 3 millions de personnes souffrant d'apnée du sommeil,
seules quelques dizaines de milliers sont correctement soignées,
rappelait le Pr Patrick Lévy, du laboratoire de neurophysiologie
au CHU de Grenoble, à l'occasion de la journée internationale
du 21 mars sur ce thème. L'apnée du sommeil est pourtant
une pathologie lourde, se traduisant par des pauses respiratoires
de plus de dix secondes, et ce plus de dix fois dans l'heure. Avec
autant de microréveils. Mais le dormeur n'en a pas conscience
et se lève épuisé, malgré neuf heures
passées au lit!
De même, les trois quarts des patients atteints
de narcolepsie ne sont pas suivis pour cette maladie, liée
en général à un événement extérieur
(infections virales, traumatismes notamment) et qui provoque une
irrépressible envie de dormir pendant deux, dix, voire trente
minutes, à n'importe quel moment de la journée. Seul
traitement efficace: le modafinil, une sorte de superamphétamine
aux conditions de délivrance draconiennes, expérimenté
durant la guerre du Golfe par les soldats français, car il
maintient éveillée une personne saine durant quarante-huit
heures ou plus. Quant aux benzodiazépines, souvent proposées
en cas d'insomnie, leur efficacité est trompeuse. Certes,
dans un premier temps, elles font effectivement un peu mieux dormir.
Mais cet effet s'estompe rapidement. Et, si les patients continuent
à en prendre, c'est à cause de leur "effet amnésiant",
lance Patrick Lemoine, psychiatre à l'hôpital de Bron
(Rhône). La qualité du sommeil reste inchangée,
mais, au réveil, le malade a oublié qu'il a mal dormi!"
Quelques règles simples permettent pourtant
de limiter, voire de supprimer ces troubles: ritualiser le coucher
- exactement comme on le fait pour des enfants - éviter les
excitants le soir (et tout ce qui contient de la caféine
cachée, les sodas notamment), ou les repas copieux et alcoolisés.
Autant de conseils de bon sens... entendus et vite oubliés.
Pourtant, notre société actuelle a beau survaloriser
les petits dormeurs, il n'existe pas de "durée idéale
de repos, note Alain Reinberg, chronobiologiste à la fondation
Rothschild de Paris: chacun a ses besoins physiologiques propres".
Vouloir à tout prix réduire cette donnée individuelle
ne peut que se traduire par une dette de sommeil que l'on met des
semaines, parfois des mois à combler.
S'instaure alors souvent un cercle vicieux difficile
à casser: un sommeil de mauvaise qualité provoque
un abattement qui amplifie durant la journée le stress au
travail, stress qui va lui-même détériorer le
repos. Le fatigué est, par avance, mécontent de la
mauvaise nuit qui l'attend, et pas davantage satisfait de la mauvaise
journée qu'il a passée. La boucle est bouclée...
Comme ce cadre, épuisé, qui vient consulter Christine
Mirabel-Sarron, psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne
(Paris), et qui, lui, jure se coucher à 22 heures. "Il
m'a fallu un moment, raconte la spécialiste, pour m'apercevoir
qu'en réalité ce monsieur allait au lit avec trois
ou quatre journaux professionnels sous le bras. Puis il feuilletait
quelques dossiers. Avant de se plonger dans un roman policier. Pour
se détendre, se justifiait-il. J'ai dû lui expliquer
que le lit ne pouvait servir de deuxième bureau!"
"Un surmené n'est pas nécessairement
un déprimé", nuance-t-elle toutefois, en
rappelant les quatre critères d'une dépression: une
tristesse accompagnée d'un sentiment de rupture avec un "avant",
des idées noires ou négatives, un ralentissement psychomoteur
et un cortège de manifestations physiques (troubles de l'appétit,
baisse de la libido, sensation d'épuisement...). Mais le
risque, c'est de s'installer progressivement dans le triptyque surmenage,
hyperactivité, anxiété, de "faire chauffer"
le cerveau en permanence. Car alors, si la dépression survient
effectivement, la fatigue devient continue, systématique,
sans remède.
Certes, les antidépresseurs sont de mieux
en mieux tolérés par les patients - d'autant qu'ils
ont parfois, à faible dose, une action intéressante
sur l'asthénie. Mais ils ne constituent pas une panacée:
ils mettent un certain temps avant d'agir et doivent être
ajustés au cas par cas. Ils peuvent entraîner des effets
secondaires. Surtout, quelle que soit la pathologie, ils ne dépassent
pas 70% d'efficacité. Pourquoi? Tout simplement parce que,
parfois, les médecins prennent le problème à
l'envers. Ce n'est pas la dépression qui fatigue, c'est le
contraire! Chez ces patients, en effet, la fatigue a une cause organique
- qui n'a pas été correctement identifiée -
et les symptômes dépressifs en sont une conséquence.
Reste, alors, à en déterminer l'origine.
Ce n'est pas si facile: "La seule différence entre
une fatigue banale et celle de nos patients, c'est que, chez eux,
le repos n'améliore rien. Quant à dresser une liste
des explications possibles, n'y comptez pas: cela va de la petite
insuffisance rénale au cancer multimétastasé",
lance le Pr San Marco, qui a créé un centre spécialisé
à l'hôpital de Marseille. Car tout, absolument tout
peut engendrer de la fatigue, jusqu'à la prise de certains
médicaments (hypotenseurs, hypoglycémiants, bêtabloquants...)
qui imposent un rééquilibrage des posologies ou même
un changement de traitement.
Le plus souvent, cependant, la prise en compte
des signes associés suffit à poser un diagnostic.
Une toux persistante? Ce peut être une infection virale mal
soignée, voire une tuberculose. Une baisse de forme chez
un sportif entraîné? Sans doute une carence en fer
ou en magnésium, note le Dr Alain Gérard, généraliste
dans le Nord, qui ajoute que "chez les gymnastes ou les adeptes
des régimes, ce que j'appelle le "principe d'Archimaigre"
diminue la capacité à l'effort". Une frilosité,
des cheveux cassants? Gérard Dine cite le cas de ce patient
de 60 ans, "un beau gaillard de la campagne", envoyé
par son cardiologue pour une fatigue persistante de plus de six
mois, chez qui il ne trouve rien. Pas de pathologie aiguë ou
chronique, pas non plus de myélodysplasie (maladie de la
moelle osseuse), suspectée en raison de son âge. Rien,
hormis "une prise de poids et un comportement curieux, avec
des sautes d'humeur incompréhensibles". En l'occurrence,
il s'agissait d'une hypothyroïdie, qui avait évolué
brutalement en quelques mois. Opéré peu après,
il lui faudra tout de même deux ans pour se remettre de son
épuisement.
L'épuisement: un état que connaissent
la quasi-totalité des malades du cancer, souvent aggravé
par les traitements. Les rayons abîment en effet la moelle
osseuse et diminuent la production de globules rouges. La chimiothérapie
induit nausées et vomissements, qui entraînent, à
leur tour, des problèmes digestifs et alimentaires. Sans
parler des troubles psychologiques liés à l'annonce
de la maladie. Résultat: "Le patient va éviter
tout effort, se replier sur lui-même. Avec le sentiment que
c'est comme un deuxième cancer qu'il porte en lui, et qui
le ronge", explique le Pr David Khayat, chef de service d'oncologie
à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière
(Paris). Des traitements existent, pourtant. Même si elle
doit être répétée tous les mois, la transfusion
sanguine donne de bons résultats contre l'anémie.
Quant à l'érythropoïétine (EPO), elle
restaure les capacités musculaires et augmente le taux d'hémoglobine.
Mais elle a un coût. Si élevé (plusieurs dizaines
de milliers de francs par patient et par mois) que seuls 15% des
malades qui en auraient besoin en bénéficient effectivement.
Les sportifs, en particulier certains cyclistes, ont rapidement
compris l'intérêt de tels produits pour accroître
leurs capacités de récupération. Et l'EPO n'est
sans doute pas le seul produit utilisé. Le CoQ, par exemple,
doit avoir ses adeptes... Le CoQ? C'est cette molécule, autorisée
il y a quelques années en France, délivrée
uniquement à l'hôpital - mais en vente libre aux Etats-Unis
- qui améliore le fonctionnement des voies oxydatives. En
clair, elle augmente l'endurance en cas d'effort musculaire. Depuis
1986, Patrick Cozzone travaille sur ce sujet dans un centre d'imagerie
à Marseille. Ses patients: des personnes dites "intolérantes
à l'effort". Comme Sébastien, 29 ans, pour qui
"monter deux étages représente une difficulté
inouïe, ce que doit ressentir quelqu'un qui atteint le sommet
du mont Blanc".
Grâce à une technique très
sophistiquée, la spectrométrie par résonance
magnétique, le Pr Cozzone étudie l'ensemble des réactions
biochimiques qui interviennent durant tout exercice musculaire et
mesure le temps qu'il faut pour que certaines valeurs reviennent
à la normale. Pour la phosphocréatine, par exemple,
ce retour à la position d'équilibre se fait en trente
secondes chez un sujet normal, et en dix minutes chez certains patients.
Pourquoi? C'est tout l'objet de ses recherches. Au total, Patrick
Cozzone a pratiqué 4 500 examens, et trouvé dans 60%
des cas une anomalie particulière, liée en partie
à un déficit d'origine génétique, dans
15% des cas aucune anomalie et, pour le reste, des anomalies "complexes
qui ne peuvent être reliées à rien de particulier".
Au premier groupe il a proposé ce fameux CoQ. Et obtenu "des
succès spectaculaires... mais des échecs incompréhensibles".
Il n'empêche: voilà bien une piste
de recherches intéressante pour ce syndrome de fatigue chronique
qui, jusqu'à présent, ne connaissait aucun traitement
satisfaisant. Identifiée comme telle dans les années
1980 aux Etats-Unis, appelée là-bas "maladie
des yuppies", car elle touchait essentiellement les jeunes
issus des classes aisées, cette affection répond,
depuis 1987, à des critères bien précis. Myalgies,
ganglions sensibles, céphalées, fatigue persistante
après un effort pourtant léger, maux de gorge, sommeil
non réparateur, douleurs arthritiques, troubles neuropsychiatriques,
état subfébrile, faiblesse musculaire inexpliquée:
le SFC se définit par la présence d'au moins six de
ces critères depuis six mois ou plus. L'Organisation mondiale
de la santé l'a intégré dans la liste des maladies
en 1993; dans de nombreux pays, en Belgique, au Royaume-Uni, au
Japon notamment, il fait l'objet d'une prise en charge spécifique
par les organismes de santé. Pas en France, où, malgré
une question posée à l'Assemblée nationale
en 2000, le SFC ne bénéficie toujours pas d'une reconnaissance
officielle.
Combien sont-ils, d'ailleurs, ces patients atteints
de SFC? Personne ne le sait, aucune étude épidémiologique
n'a été entreprise à ce jour, et les estimations
varient de 0,5 à 2% de la population, soit de 30 000 à
120 000 personnes. Mais, quel que soit leur nombre, ils ont tous
en commun d'avoir attendu des mois, des années souvent, avant
qu'un médecin mette un nom sur leur maladie. Annick Lalanne,
52 ans, qui a fondé une association d'entraide pour cette
pathologie, est tombée malade en janvier 1994, alors qu'elle
était fonctionnaire stagiaire. "C'est très spectaculaire:
du jour au lendemain, vous ne comprenez pas ce qui vous arrive.
Les actes les plus simples de la vie quotidienne - se laver les
dents, aller chercher ses enfants à l'école - deviennent
impossibles à exécuter. Mes muscles ne fonctionnaient
plus, j'ai dû porter une minerve pour garder la tête
droite. Je suis passée par un infectiologue, un endocrinologue,
un gastro-entérologue, un neurologue, et j'en oublie. Comme
tous les patients atteints de SFC, je n'ai pas échappé
au psychiatre..."
Les psys ont-ils effectivement "confisqué"
le SFC? Les malades en sont persuadés. De fait, cette pathologie
induit une morosité qui peut évoquer des symptômes
dépressifs. Avec, pourtant, une différence essentielle:
le patient conserve une envie, un élan vital. C'est pourquoi
certains voient dans le SFC non pas une dépression proprement
dite, mais plutôt une "forme in, très tendance,
de ce qu'on appelait autrefois l'hystérie", note le
Dr Patrick Lemoine. Conscient de la connotation négative
de ce terme, il ajoute aussitôt: "Lâcher sur un
ton méprisant "Allez voir un psy" peut infliger
chez un patient une profonde blessure narcissique. Mieux vaut lui
expliquer que la souffrance qu'il éprouve s'exprime par la
douleur ou par la fatigue."
Etienne, 24 ans, tombé malade en classe
préparatoire en 1995, a, lui aussi, été "un
peu "chargé au niveau des étiquettes"",
comme il dit: hypochondrie, bouffées délirantes, schizophrénie,
il a eu droit à tous les diagnostics, jusqu'à ce que,
l'année dernière, un médecin interniste de
Montpellier pose celui de SFC. De fait, depuis une étude
publiée en 2000 dans The American Journal of Medicine, le
doute ne devrait plus être de mise: des chercheurs ont étudié
le cerveau de patients atteints de SFC avec une technique, le PET
Scan, qui permet de visualiser le métabolisme, c'est-à-dire
les zones les plus actives d'un organe. Puis ils ont comparé
les résultats obtenus avec ceux de patients dépressifs.
La conclusion est sans appel: il existe bien, dans les deux cas,
des régions cérébrales mal alimentées.
Mais ce ne sont pas les mêmes.
En revanche, on observe des similitudes troublantes
avec les malades qui souffrent de fibromyalgie. Appelée également
Spid (syndrome polyalgique idiopathique diffus), la fibromyalgie,
atteinte musculaire généralisée se traduisant
par des douleurs constantes, invalidantes et sans cause identifiée,
toucherait 1% de la population adulte. "Ce sont deux visages
différents d'une même pathologie", estime le Dr
Frédéric Kochman, du service de médecine interne
à l'hôpital de Lille. Et il énumère les
cinq dimensions communes à ces deux maladies: une fatigue
qui entraîne une douleur (ou l'inverse, dans le cas de la
fibromyalgie), des troubles du système neurovégétatif
(problèmes digestifs, hypotension, vertiges...), une atteinte
de la sphère cognitive, notamment de la mémoire et
de l'attention, et enfin une perturbation du système immunitaire.
C'est dans ce domaine, l'immunité, que les
connaissances ont le plus progressé dernièrement.
Partant du constat qu'un SFC se déclenchait souvent chez
ces patients après un épisode infectieux, même
banal, Bernard Lebleu, du laboratoire des défenses antivirales
du CNRS, à Montpellier, a eu l'idée d'étudier
la production d'interféron, "la première des
barrières de défenses de l'organisme". Et constaté,
deux fois sur trois, une anomalie dans la production de l'interféron,
due à une enzyme appelée "RNase". Ce travail,
prometteur, mené en collaboration avec l'équipe du
Pr Cabane, à Paris, devrait être publié dans
les prochains mois. Et il pourrait "constituer une aide au
diagnostic", estime Bernard Lebleu, valider l'hypothèse
biologique du SFC et, plus globalement, constituer une preuve tangible
pour cette maladie que bien des médecins s'obstinent à
nier.
Reste une interrogation: chez ces patients, l'état
de faiblesse persistant est-il la cause d'une réaction anormale
du système immunitaire? Ou est-ce, au contraire, cette anomalie
qui entraîne une fatigue excessive? "On n'a pas de réponse
à ce jour, avoue le Pr Cabane. Mais, au vu des progrès
enregistrés ces derniers temps, on pourrait l'obtenir dans
moins de cinq ans." A supposer, bien sûr, qu'il y ait
une cause, et une seule, au SFC. Rien n'interdit en effet de penser
qu'il s'agit d'une maladie multifactorielle. Par exemple, à
une prédisposition génétique pourrait s'ajouter
un élément viral, déclenchant une réaction
immunitaire excessive chez des patients plus fragiles que d'autres.
Si tel est le cas, les patients atteints de SFC
ne sont pas au bout de leurs peines. Vu l'absence de traitements
réellement satisfaisants, hormis une réadaptation
progressive à l'effort pour éviter une trop grande
fonte musculaire, ils risquent de devoir affronter encore longtemps
la suspicion de leur entourage. Une attitude hostile de leur employeur.
Un regard dubitatif du corps médical. Dommage. Mentionner
une fatigue devant son médecin n'est jamais anodin. Après
tout, comme le fait fort justement remarquer le Pr San Marco, "on
croit toujours qu'un malade vient pour être guéri.
En réalité, il vient d'abord pour dire, pour recevoir
des explications". Avoir le sentiment d'être entendu,
c'est déjà le début de l'apaisement.
Source : EXPRESS du 21 mars 2002