La dérive de la formation professionnelle
continue
En France, la formation professionnelle
continue a toujours été considérée
comme un outil de promotion sociale. En réalité,
elle n'a jamais rempli cet objectif et les réformes récentes
l'en éloigne encore plus. Telle pourrait être
la conclusion du réquisitoire dressé par Pierre
Cahuc* et André Zylberg* dans une récente étude
(1) commanditée par le Centre d'Observation Economique
de la CCIP. Véritable brûlot sur l'inefficacité
de notre dispositif de formation professionnelle continue, l'étude
va même jusqu'à proposer de supprimer le fameux
Droit Individuel à la Formation (DIF), fer de lance d'une
politique d'égalité en matière d'accès
à la formation et symbole d'un dialogue social renoué.
A l'identique de nombreux autres rapports sur
le sujet, les auteurs rappellent tous les défauts qui
caractérisent notre système de formation professionnelle
continue. Une autre forme d'exception culturelle française
en quelque sorte. Ainsi pour les auteurs, l'amoncellement de
dispositifs orchestrés par une multitude d'acteurs (Etat,
collectivités locales, entreprises, partenaires sociaux,
associations..) dont les objectifs et les interventions sont
mal coordonnés, n'a d'égal que l'absence totale
d'évaluation d'une quelconque efficacité des financements
publics. Quant au système privé, les financements
sont redistribués selon des règles peu transparentes
qui entraînent une insuffisante mutualisation des ressources
et d'importantes distorsions concurrentielles. En réalité
pour les auteurs, les politiques se trompent dans les grandes
largeurs quant aux bienfaits de la formation professionnelle
continue. Eclairés par un corpus de nombreuses et récentes
études sur les rendements de la formation, de
nombreuses questions trouvent désormais réponses.
Pour un salarié quel supplément
de rémunération peut-on attendre d'un stage de
formation continue ? Pas grand chose. Comparé au rendement
de la formation initiale (1 année d'étude supplémentaire
accroît le revenu annuel dans une fourchette de 5 à
15%), les rendements nets de la formation continue sont faibles,
voire négatifs pour les adultes les moins qualifiés.
Ce qui explique le phénomène largement constaté
d'une formation qui va d'abord aux plus qualifiés (2).
C'est à dire celles et ceux pour qui le rendement formation
est intéressant. En d'autres termes ce sont les salariés
les plus productifs qui vont en formation et qui obtiennent
les plus fortes hausses de salaires.
La formation professionnelle améliore-t-elle
les perspectives d'emploi des chômeurs ? De nombreux travaux
étrangers sur le sujet affirment que non. En France,
par exemple, l'exploitation récente par l'UNEDIC du fichier
national des Assedic sur la période 1996-2004 montre
que si 10% des demandeurs d'emplois ont suivi un stage de formation
de cinq mois (en moyenne) sur cette période, le taux
d'emploi des personnes qui en ont bénéficié
a augmenté de 1% au bout d'un an. Finalement l'ensemble
des études montre que l'impact de la formation professionnelle
sur le salaire et la pérennité de l'emploi est
très incertain et vraisemblablement nul dans de nombreux
cas. Ce qui signifie qu'il serait sans doute préférable
de donner directement les ressources utilisées aux bénéficiaires
(qu'ils soient ou non salariés) plutôt que de leur
faire suivre des programmes qui n'améliorent pas leur
situation sur le marché du travail, voire les handicapent
en les stigmatisant.
Plusieurs raisons expliquent ces dysfonctionnements.
Coté privé c'est le système de financement
obligatoire (former ou payer) avec contrainte de versement aux
OPCA de branche qui est à l'origine de l'inégalité
qui frappe petites et grandes entreprises. Et à fortiori
les salariés qui y sont employés. Au pire la mutualisation
se résume à un transfert de fonds des entreprises
peu utilisatrices de formation, et qui voient leur contribution
comme de simples taxes dont elles profitent peu, vers les plus
grandes entreprises consommatrices de formation continue qui
entendent bien, au minimum, récupérer leurs écots.
Or la réforme du dispositif, suite à l'Accord
National Interprofessionnel sur la formation professionnelle
continue, a non seulement renforcé le rôle des
OPCA, mais a également augmenté le taux de cotisation.
De quoi ajouter de l'inégalité à l'inégalité.
Quant à l'usage des finances côté
public le constat n'est pas meilleur. Et les auteurs de rappeler
que dans son rapport relatif au projet de loi de finance 2005
" emploi, travail et cohésion sociale ", le
député Jean-Michel Fourgous, rapporteur spécial,
soulignait la fragilité des connaissances sur la dépense
réelle de l'état en matière de formation
professionnelle. Ainsi selon la nature des documents budgétaires,
il a pu constater des différences de plus d'1 milliard
d'euros pour 2005
Ce rapporteur, décidément
très spécial, ajoute que le ministère de
l'emploi, de la solidarité et de la cohésion sociale
a été incapable de lui fournir la liste des organismes
publics ou parapublics financés par le budget de la formation
professionnelle
.
Au final les auteurs préconisent trois
pistes majeures de progrès.
Premièrement le socle de formation à
la française qui repose sur le principe du " payer
ou former " et qui ne repose sur aucune justification sérieuse
devrait être abandonné pour préférer
un système de subventions des entreprises au prorata
des dépenses engagées dans ce domaine. Un corollaire
important à cette proposition est la suppression de toute
obligation légale de former. Soit le contre-pied parfait
de la loi sur la réforme de la formation.
Pour les chômeurs si les réformes
vont dans le bon sens avec la création d'un guichet unique
pour une simplification du parcours d'accès à
la formation (maisons de l'emploi) et l'usage de partenaires
privés pour le placement des demandeurs d'emplois, il
reste que l'évaluation des pratiques et la rémunération
qui en découle s'arrêtent au bon respect du cahier
des charges négocié avec le service public et
non à d'autres critères plus pertinents comme
un taux de placement général, ou plus rémunérateur
en fonction des " profils ".
Enfin, toutes les évaluations empiriques
montrent que seules les formations longues et onéreuses
ont un impact significatif sur les parcours professionnels.
Aussi les dispositifs de formation qui saupoudrent les moyens
ne permettent donc pas de jouer un rôle d'ascenseur social.
De tels systèmes ouverts à tous mais où
tous n'ont pas les mêmes capacités, ont plutôt
un impact
opposé. La formation professionnelle ne
peut donc jouer un véritable rôle de promotion
sociale qu'en proposant des formations longues et coûteuses
à des publics ciblés de façon restreinte.
Or, aujourd'hui ce n'est pas, avec le DIF, la stratégie
suivie par une France qui laisse la formation professionnelle
à
la dérive.
Charlie
(1)
La formation professionnelle des adultes : un système
à la dérive - Pierre Cahuc* et André Zylberberg*
- 10 juillet 2006
http://www.centre-inffo.info/IMG/pdf/FormationCOEFinal.pdf
(2)
Lire à ce sujet - L'école
à la peau
- Charlie - cercle RH.
http://www.cerclerh.com/editorial/formation_qualification.asp
*
Pierre Cahuc : économiste au centre de recherche en économie
et statistiques (CREST) de l'INSEE et professeur à l'université
Paris 1
* André Zylberberg : chercheur au CNRS-CES (EUREQua)
et Université Paris 1