La fracture RH
Les PME laissées pour compte ?
La performance d’une entreprise passe par
la performance individuelle et collective de ses salariés.
La Gestion des Ressources Humaines (GRH) a comme objectif de mobiliser
et de développer les compétences du personnel pour
une plus grande efficacité de l’organisation. Les
grandes entreprises l’ont bien compris, elles consacrent
3,5% de leur masse salariale au financement de la fonction Ressources
Humaines (1) . C’est dans les PME, qui représentent
la majorité du tissu économique français
(2) , que les relations sociales sont les plus intenses et les
plus riches. Cependant, les pratiques de gestion nécessaires
à leur implication et à leur valorisation stratégique
sont très peu déployées. Pourquoi les PME
se privent-elles, au travers d’une GRH adéquate,
d’augmenter leur productivité et leur rentabilité
?
Edictées par les grands cabinets de conseil,
les « best practices » RH ne sont généralement
applicables que dans les grands groupes. Les solutions de GRH
recommandées et les plans d’actions conseillés
sont pour la plupart surdimensionnés et inadaptés
à la majorité des TPE/PME. D’autant plus que
la mise en oeuvre de ces pratiques RH haut de gamme nécessite
des moyens humains et financiers démesurés pour
les petites et moyennes entreprises.
Entre les PME et les grandes entreprises, la
fracture RH se creuse. Les PME de moins de 300 salariés
n’ont généralement pas la taille critique
pour disposer d’une fonction RH clairement établie
:
- 63% des PME n’ont pas de Directeur des Ressources Humaines
(3);
- pour les 37% des PME qui dispose d’une personne en charge
de la fonction RH, cette mission ne représente qu’une
activité à temps partiel (4)!
Les pratiques de GRH dans les PME sont
peu ou pas déployées, quels que soit les impacts
financiers et les obligations légales. Dans 3
PME sur 10, par exemple, il n’y a aucun bilan annuel (entretien
de progrès, d’objectifs ou d’évaluation),
entre le collaborateur et son responsable (5). Dans les 7 PME
sur 10 qui ont mis en œuvre des entretiens annuels, 4 ne
les formalisent pas du tout (aucune traçabilité
de l’avis du collaborateur, de son responsable, des souhaits
d’évolution ou besoins de formation, de la définition
des objectifs annuels ou de l’atteinte de ceux-ci). L’entretien
professionnel est une pratique managériale instaurée
par l'Accord National Interprofessionnel applicable à toutes
les entreprises dont les fédérations de branche
adhèrent aux confédérations patronales MEDEF,
CGPME ou UPA.
Le développement des compétences
n’est pas mieux loti. La loi de 2004 relative à «
la formation professionnelle tout au long de la vie » comprend
notamment une obligation individuelle de formation (et non plus
collective) qui se traduit par un Droit Individuel de Formation
(DIF) de 20 heures par an à l’initiative du salarié
(et non plus de l’employeur). Près d’un tiers
des PME n’ont pas entendu parler de ce dispositif (6) et
la grande majorité des PME n’a pas intégré
cette contrainte légale dans leurs pratiques de gestion
interne. Cette mesure, mal gérée, peut engendrer
un surcoût de 1 000 euros par an et par salarié (7).
Avec des décisions de salariés imprévisibles
et aléatoires, ce dispositif crée un passif social
pouvant faire exploser le budget formation.
La plupart des PME ne se préoccupent de
la gestion des hommes que ponctuellement, lors d’un recrutement,
d’augmentations salariales, de contentieux individuels ou
collectifs. Les PME concentrent leurs moyens humains et financiers
sur leur cœur de métier et sur leurs problématiques
opérationnelles. Une GRH adaptée nécessiterait
des compétences et des expertises fort coûteuses
à acquérir et à entretenir. D’autant
plus que le déploiement de nouvelles pratiques de GRH auprès
des salariés, et particulièrement leur appropriation
par ces derniers, demande une implication « énergivore
» de toute la ligne hiérarchique. Au regard de l’exigence
légitime des PME quant au retour sur investissement, une
fois mises en œuvre, ces pratiques de GRH doivent faire preuve
de rationalité objective et générer des résultats
rapides, tangibles et mesurables.
Les PME n’ont pas la puissance financière
et les capacités d’investissement des grands groupes.
Elles sont néanmoins « agiles » et réactives,
s’appuyant sur la proximité dans les rapports
hiérarchiques.
Dans les grandes entreprises, la GRH est organisée,
dirigée et animée par le DRH. Il est assisté
d’un service RH et d’entités plus ou moins
décentralisées. Dans les petites et moyennes entreprises,
c’est le plus souvent le dirigeant de l’entreprise
qui assure cette mission. De sa conception de la fonction RH,
d’une certaine croyance dans la contribution des RH à
sa stratégie d’entreprise, dépendent le dynamisme
des pratiques RH. Le dirigeant peut et doit compter sur le relais
des managers opérationnels. Même s’ils ne maîtrisent
que faiblement les techniques RH, ces derniers sont les acteurs
de fait de la fonction RH. Ce sont eux qui relayent la vision
du décideur, eux qui communiquent auprès des salariés,
qui motivent les équipes sur le terrain, organisent le
temps de travail au quotidien, évaluent les performances,
gèrent les conflits.
Le décideur et les managers connaissent
bien les hommes et les femmes qui composent l’entreprise,
ils sont proches du terrain et des préoccupations sociales
de leurs équipes. Cette proximité rend les pratiques
de GRH plus opérationnelles et efficaces. La GRH se partageant
avec tout acte de management, les PME sont plus aptes à
adapter les comportements pour qu’ils concourent directement
à la réalisation des objectifs de l’entreprise,
dans une démarche pragmatique de productivité et
d'amélioration du climat de travail.
L’investissement des PME dans des pratiques
de GRH ad hoc conditionne leur rentabilité et leur capacité
concurrentielle. C’est le levier stratégique -et
non la variable d’ajustement des coûts- que les dirigeants
de PME doivent actionner pour améliorer la productivité
de leur entreprise.
L’augmentation induite de cette performance
de l’entreprise permet en retour de développer les
meilleures pratiques RH en PME et d’enclencher le cercle
vertueux d’une GRH adaptée.
« Il n’est qu’un luxe véritable
et c’est celui des relations humaines ». Saint Exupery.
Thomas Chardin
Thomas.chardin@fr.adp.com
Du même auteur :
Le
bulletin de paie, vitrine sociale de l’entreprise
Sources :
(1) Etude Cegos, Edition 2003.
(2) Les entreprises de moins de 250 salariés représentent
99,4% des entreprises en France, Insee, 2004.
(3) Ce pourcentage concerne des PME avec un effectif relativement
important, de 100 à 149 salariés. Le pourcentage
de DRH chute avec la baisse de l’effectif. « Gestion
des Ressources Humaines dans les PME », Henri MAHE de BOISLANDELLE,
édition Economica, 1998.
(4) Dans ce cas, la part moyenne consacrée à la
gestion du personnel ne représente que 40 à 60%
du temps de travail.
(5) Etude SoftComputing, 2004.
(6) Etude IPSOS pour la CGPME, 2005.
(7) Le DIF d’Alain-Frédéric Fernandez, édition
Dunod.