Une vision fantôme
!
Bien que l’on reconnaisse qu’il
est préférable, pour un manager, d’avoir une
vision intégrée et claire de son organisation ou
de son entreprise, on soupçonne parfois une « absence
» de vision dans la façon même avec laquelle
certains managers mènent leur barque. Mais est-il possible
de ne pas avoir de vision ? On a déjà vue ailleurs
qu’il était possible que celle-ci soit tronquée
et qu’elle soit simulée mais qu’en est-il de
la possibilité de son absence ? Or aussi étonnant
que cela paraisse, il ne peut y avoir véritablement d’absence
de vision dans l’esprit d’un manager. Ce dernier peut
même sincèrement le croire mais cela tient davantage
à une faible connaissance de soi qu’à une
véritable absence. Dans ce cas, nous parlerions de vision
« fantôme » qui hante le manager sans que celui-ci
en soit conscient. Cette « hantise » s’abreuve
à trois éléments que nous passerons en revue
: une connaissance de soi inadéquate, une peur de «
l’entonnoir » et un souci exacerbé du «
paraître ». Ces ingrédients, on l’aura
deviné, risquent de se retrouver davantage chez les managers
de pouvoir et les managers politiques.
Une connaissance de soi inadéquate
On ne répètera jamais assez que la gestion
est d’abord et avant tout un art au service duquel la technique
doit se subordonner. Ceci est d’autant plus vrai que le
manager doit s’intéresser aux personnes beaucoup
plus qu’au travail lui-même. On voit très bien,
par exemple, l’immense défi qui attend tout professionnel
des sciences exactes qui, du jour au lendemain, se retrouve en
poste de management. Comment faire fi de ses connaissances antérieures
pour se préoccuper en priorité d’un domaine,
les relations entre les individus autour d’un objectif commun
et partagé, où le moins que l’on puisse dire
c’est qu’il ne relève pas des sciences exactes
! Certains n’y parviennent pas et cherchent, dans leur position
de manager, à poursuivre leur affirmation d’eux-mêmes
comme professionnels d’une discipline dans laquelle ils
se sentaient en plein contrôle. Ils tentent donc d’établir
avec les individus au service duquel ils se retrouvent le même
type de rapport qu’ils établissaient avec les éléments
(données mathématiques, comptables, statistiques
etc.) avec lesquels ils devaient composer antérieurement.
On comprend dès lors toute l’importance que revêtira,
pour ces managers, la notion de contrôle extérieur
et le peu de place qui sera laissée à l’introspection.
C’est sans surprise que l’on constatera
que ce qui a prévalu à leur premier choix de carrière
professionnelle aura été leur « croyance en
» ou leur « intérêt pour » un univers
compliqué dans lequel les éléments de complexité
sont réduits au minimum et que l’on peut simplifier
afin d’y asseoir une expertise que l’expérience
viendra enrichir. La connaissance de la réalité
extérieure en sort généralement grandie mais
la connaissance de la réalité intérieure
reste à parfaire. Bref, le professionnel qui fait le saut
en management sans être conscient de ces aspects transporte
et transpose sa « vision du monde » dans un domaine
où elle est inadaptée, à savoir la complexité
des personnes et des relations entre ces personnes. Bref ce manager
tente de gérer sans connaître ni son outil (lui-même)
ni ce qui doit être l’objet de son action (les autres).
Il ne faudra pas s’étonner que la technique y prenne
beaucoup de place et que le discours sur la vision relève,
dans l’esprit d’un tel manager, de la « philosophie
» voire de la « théorie » et soit perçu
comme étranger aux notions de « rentabilité
» et « d’efficacité. Ce regard sur le
mangement est en soi une vision sauf que son détenteur
en a peu conscience.
La peur de l’entonnoir
Toute vision articulée a ceci de particulier
qu’elle offre un regard sur le monde dans laquelle cohabitent
difficilement les contraires. En effet, il serait mal venu, pour
un manager de puissance par exemple, de soutenir en même
temps que les personnes importent plus que les structures tout
en défendant avec acharnement lesdites structures. Ou encore,
soutenir que l’apprentissage continu est une exigence pour
l’ensemble des membres de l’organisation sans que
lui-même y soit astreint. Finalement, le manager ne pourrait
proclamer régulièrement sa vision sans que les employés
ne puissent la voir transparaître dans ses faits et gestes
quotidiens. Or c’est à cette exigence fondamentale
de cohérence que craint devoir faire face particulièrement
le manager politique car cela l’entraînerait à
des prises de position susceptibles de déplaire à
certains. Quant au manager de pouvoir, il lui faut éviter
tout effort de cohérence qui conduirait les employés
à être en mesure de porter un jugement sur lui-même
comme personne au détriment de son poste et qui viendrait,
par le fait même, modifier la relation de pouvoir à
l’intérieur de laquelle il se sent en contrôle.
Bref, ni l’un ni l’autre ne veut se retrouver pris
dans ce qu’ils considèrent un « entonnoir »
qui risquerait de les entraîner là où ils
ne veulent aller !
Ils ont essentiellement peur des conséquences
pour eux-mêmes davantage que des conséquences pour
leur entreprise ou leur organisation. Aussi, rebutent-ils à
afficher ouvertement une vision dont ils auraient à répondre
et qui donnerait de la substance à une évaluation
d’eux-mêmes qui ne reposerait pas uniquement sur le
poste qu’ils occupent. Ce faisant, ils énoncent sans
le savoir une vision du management qui repose essentiellement
sur la technique, le rôle et l’autorité. Conséquemment
cette vision « fantôme » dont ils ont peu conscience
les enferment tout autant sans cependant permettre aux autres
d’y avoir prise. Dans les faits, comme ils ne cherchent
pas à les influencer mais à les contrôler,
cela leur importe peu !
Un souci exacerbé du paraître
Finalement, du point de vue de certains managers, avoir
une vision c’est perdre en « flexibilité »
et en « ouverture ». C’est s’attacher
à une ligne directrice susceptible, de par la rigueur qui
l’accompagne habituellement, de les entraîner vers
des sentiers dans lesquels ils n’auraient pas le plein contrôle
ou vers des situations dans lesquelles ils devraient se placer
en apprentissage. Ce faisant, ils auraient l’impression
de faire preuve de faiblesse et craindraient ainsi de saper leur
pouvoir. Ou encore, dans l’esprit d’un manager politique,
il importe de rester ouvert à toute éventualité
ne sachant trop ce que l’avenir réserve et, de ce
fait, avoir une vision trop articulée présenterait
des inconvénients majeurs.
Bref, en étant essentiellement tournés
vers la tâche ou le poste, ces managers sont directement
sous l’influence d’une vision d’autant plus
« rigide » qu’ils ne la reconnaissent pas !
En se positionnant dans une relation de pouvoir tant politique
qu’administrative, ces managers priorisent un management
de l’organisation dans lequel les personnes sont des entités
qui présentent un haut degré d’incertitude.
Il faut donc les contraindre le plus possible à l’intérieur
de structures, d’un mode organisationnel, d’une convention
de travail où le mode d’opération est décrit
dans les moindres détails afin que l’étendue
des degrés de liberté à laquelle puissent
aspirer les employés soit inversement proportionnelle à
celle dont jouissent les dirigeants.
En guise de conclusion
En management, rien n’est plus néfaste
qu’une vision qui s’ignore ! Et cette ignorance est
d’autant plus menaçante qu’elle ne fait pas
partie des préoccupations du manager qui l’entretient
sans le savoir. Dans cette situation, les employés mais
encore davantage les autres managers doivent faire les frais de
cette vision fantôme qui hante le manager principal. Non
seulement ce dernier ne peut voir l’influence que cette
ombre de vision a sur ses rapports avec ses subordonnés
mais il ne peut en outre prendre conscience des impacts de son
« inconscience » sur le management quotidien de son
organisation ou de son entreprise. Cette inconscience paralyse
l’organisation dans des rapports de forme alors qu’en
période d’incertitude, ce sont davantage les rapports
de fond qui devraient prévaloir afin de permettre une véritable
flexibilité à l’ensemble de l’entreprise.
Raymond Vaillancourt
Mai 2005
raymondvail@videotron.ca
www.prospectgestion.com