La rectitude politique en management
Aussi
étonnant que cela paraisse, il arrive
parfois que l’on nous donne tort d’avoir raison
!
En période de bouleversement organisationnel,
la frontière entre le management et le politique apparaît
plus ténue que jamais d’autant plus que le politique
fait également face à une désaffectation
et un cynisme croissants. Ainsi, il ne faut guère s’étonner
que les maux affectant le politique se retrouvent tout autant
au cœur du management. La rectitude politique fait partie
de ces éléments qui ont lentement mais sûrement
imprégné le management quotidien. Qu’entendons-nous
par « rectitude politique » en management ? Ce
terme recouvre deux réalités à la fois.
D’une part, il désigne le fait qu’à
partir du moment où, tout comme en politique les élus,
se sentant impuissants à résoudre un problème,
utilisent un langage qui a pour effet de dédramatiser
ou de banaliser une situation, les managers usent de cette
même approche pour tenter de minimiser leur incapacité
à affronter les changements auxquels eux et leurs organisations
sont confrontés.
D’autre part, la rectitude politique
recouvre le fait de rendre plus tolérables certaines
pratiques ayant cours, dans la réalité quotidienne
des organisations, en les censurant dans le langage. C’est
ainsi que sont apparus de nombreux mots pour masquer les effets
négatifs de l’incapacité managériale
à faire face aux nouveaux paradigmes. Par exemple,
pensons à « reconfiguration », «
ré ingénierie » , « aplatissement
des structures », « dé localisation »
pour n’en citer que quelques uns; ce sont à la
fois des mots qui désignent une réalité
concrète et des processus parfois nécessaires
mais qui masquent aussi des conséquences négatives
que l’on n’ose pas mentionner comme « licenciement
», « mise à la retraite », «
réaffectation » et « fermeture ».
Une approche comptable
Ce faisant, on tient un langage comptable pour décrire
des réalités aux impacts affectifs et relationnels
importants et on masque discrètement l’incapacité
de plusieurs managers à mettre en œuvre de véritables
changements organisationnels. Ces derniers sont plutôt
assimilés à des modifications structurelles
que l’on met de l’avant en lieu et place de transformations
qui reflèteraient les modifications de paradigmes qu’il
faudrait envisager. Les modifications de structure sont relativement
simples, visibles et donnent l’apparence de changement
et de bouleversement essentielle à l’image du
manager soucieux de laisser croire qu’il peut affronter
la réalité avec une main de fer. Par contre,
les transformations liées à des modifications
de paradigmes exigent de revoir le type même de managers
dont les organisations ont besoin pour affronter la réalité
actuelle. Or comme l’on continue de s’appuyer
sur les aptitudes du passé pour résoudre les
problèmes d’aujourd’hui, il ne faut guère
s’étonner que les organisations publiques, en
particulier, soient parmi celles qui éprouvent le plus
de difficulté à s’adapter à la
nouvelle conjoncture. De plus, le monde politique, de qui
elles émargent, n’y est pas préparé
ni sensible.
En effet, combien de réformes ont
été entreprises par ceux-là mêmes
qui les avaient rendues nécessaires sans que cette
incongruité ne soit soulevée ? Combien de nouveaux
plans sont apparus et dont la réalisation a été
confiée à ceux-là mêmes qui n’avaient
pas réussi à mettre en place les précédents
? Combien d’erreurs managériales ont été
imputées à la conjoncture ou encore à
la mondialisation, déresponsabilisant ainsi ceux qui
les avaient commises ? Combien de chevaliers d’industrie
auront réussi à relancer, pour la « énième
» fois une nouvelle entreprise qui, comme les autres
avant elle, laissera sur le carreau des clients et employés
floués ? Combien de fonds publics sont octroyés
pour pallier les erreurs de systèmes hospitalier et
éducatif à titre d’exemples, qui ne réussissent
pas à s’orienter véritablement clientèle
? Et la liste pourrait encore s’allonger.
Bref, on pourrait dire qu’en période
d’incertitude le politique d’abord, le management
ensuite, s’intéressent moins aux réponses
nouvelles qu’il faudrait apporter qu’à
la possibilité que les questions ne leur soient pas
posées ! La rectitude politique est au langage ce que
la télé réalité est aux médias
: un moyen d’imposer une vision du monde rassurante
et aseptisée pour faire oublier la dégradation
des rapports sociaux, l’incapacité des «
élites » à voir et à composer avec
les nouveaux paradigmes et la lente érosion du concept
de responsabilité.
La préoccupation de l’image
Trop influencée par un agir politique quelque peu handicapé
par la conjoncture actuelle, la management est devenue «
image », non pas au sens de représentation mais
au sens de distraction de la réalité sous-jacente.
Ce que l’on nous dit cache ce que l’on ne nous
dit pas, tout comme ce que l’on nous montre camoufle
ce que l’on ne nous montre pas ! Plusieurs managers
se blindent d’une carapace inspirée des anciens
paradigmes pour non seulement cacher leur incompétence
à affronter la nouvelle réalité mais
surtout pour laisser croire qu’ils continuent d’avoir
la situation bien en main ! Cette attitude apparaît
davantage dans le domaine public que dans le domaine privé
bien que ce dernier n’en soit pas à l’abri.
Le domaine public doit sa plus grande vulnérabilité
à cette forme d’incompétence parce qu’il
est plus proche du politique et que ce dernier, sur la pente
de la décadence, l’entraîne avec lui. C’est
ainsi que l’on peut justifier les conflits d’intérêts
évidents, les nominations partisanes à la chaîne,
les abus de confiance et les manquements d’éthique.
Ce n’est pas parce qu’on les drape dans une quelconque
« raison d’état », d’un «
sain compagnonnage », d’une « dérive
passagère » ou d’une « faiblesse
déontologique » que la situation s’en trouve
changée ! C’est cependant ce que l’on veut
nous laisser croire et, si on en juge par le peu de réactions
qu’entraînent de tels comportements, le subterfuge
fonctionne très bien !
À cet égard, le vocable «
changement » apparaît tout autant comme la source
et le remède à tous les maux qu’entreprises
et organisations rencontrent sur leur parcours. Tout comme
la « mondialisation » sert de prétexte
et de justification à bon nombre de transformations
rendues davantage nécessaires par l’inaction
de certains managers à anticiper les changements de
paradigmes en cours. Dans ce cas, le « changement »
sert d’échappatoire au cul de sac dans lequel
certaines entreprises privées et bon nombre d’organisations
publiques se retrouvent plongées. En d’autres
mots, on recherche dans le changement, davantage un moyen
de brasser la structure qu’une façon d’articuler
l’organisation en fonction des modifications profondes
rendues nécessaires par l’émergence des
nouveaux paradigmes.
C’est ainsi que les réformes,
dans le domaine public, se succèdent sans qu’aucune
d’entre elles ne soient véritablement menées
à terme, laissant les employés essoufflés
et désireux de se sortir le plus tôt possible
de ce cycle infernal et, dans certains cas, de songer à
leur retraite avant même d’avoir entrepris leur
vie de travail. De même, des entreprises vont de délocalisation
en délocalisation à la recherche d’un
meilleur rendement pour leurs actionnaires tout en se surprenant
de voire poindre, chez leurs employés, un cynisme de
plus en plus grand à l’égard de valeurs
comme la responsabilité et la loyauté envers
l’entreprise. Tout comme la rectitude politique entraîne
des discours vides de sens même si les mots sont élégants,
le management se drape dans l’utilisation de visions
à courte vue sans prendre conscience des dangers que
cette attitude génère sur la mobilisation des
personnes.
Raymond Vaillancourt
Président
Prospect
Gestion