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COMMUNIQUER : QUEL EST LE ROLE DE L'AUDITION ET DE LA VISION ?

Article rédigé par Jean-Marc Robinet
psychologue-ergonome

Expert en technologies de l'information et de la communication pour l'éducation et la formation, il est consultant auprès de plusieurs sociétés dont la SNCF. Il a à ce titre participé à la mise en place de plusieurs projets importants de formation multimédia et en e-learning, et réalise actuellement une étude sur l'utilisation des technologies de visioconférence en formation.

Mail : jean-marc.robinet@noos.fr
Site Web : http://users.belgacom.net/bn580601/

En quoi la visioconférence est-elle susceptible de modifier la communication interpersonnelle, c'est-à-dire les interactions humaines entre des individus en situation de communication ? C'est à cette question que nous allons tenter de répondre dans la série d'articles qui vont suivre.

Dans le présent article, nous présentons la perspective de [DAL 98] qui étudie l'interaction humaine non médiatisée en général et les rôles qu'y jouent les informations auditives et visuelles. Nous nous intéresserons de manière plus précise à la situation d'interaction en face à face entre deux individus : le dialogue en face à face (FAF).

LE ROLE DES INFORMATIONS AUDITIVES ET VISUELLES

Bien qu'il existe de nombreuses options technologiques permettant de supporter l'interaction humaine, la question de la valeur des informations auditives et visuelles , quelles soient ou non médiatisées par les technologies de l'information et de la communication, reste posée. Par ailleurs, quels sont leurs rôles respectifs ?

 

- Les besoins liés à l'interaction

[DAL 98] montre que les informations auditives et/ou visuelles doivent satisfaire quatre besoins pragmatiques liés à toute interaction:
1. établir le contact entre les interactants
2. coordonner leurs tours de parole
3. contrôler la compréhension et l'attention de l'audience
4. supporter les indices déictiques de chaque interlocuteur

Pour satisfaire chacun de ces besoins, il existe une palette de ressources auditives et visuelles récapitulées dans la figure 1.

1
Etablir le contact
Coordonner les tours de parole
Contrôler l'attention et la compréhension
Supporter les indices déictiques
Ressources auditives Salutations, requêtes, comportements pré-linguistiques (ex :babillage) Signaux verbaux de fin de tour de parole, début de reprise de tour de parole, paires adjacentes Formulations, feedbacks vocaux, etc. Termes déictiques (" ceci ", " cela ", " il ", " elle ")
Ressources visuelles Regard, orientation corporelle, gestes Regard, orientation corporelle, signaux visuels de fin de tour de parole Conscience du regard, orientation corporelle, feedback visuels Artefacts visuels partagés, pointeurs physiques, conscience du regard

Figure 1 : besoins interactionnels et ressources auditives/visuelles (d'après [DAL 98])

- Les rôles respectifs des signaux auditifs et visuels

Les études portant sur les situations d'interaction humaines non médiatisées et rapportées par [DAL 98] précisent l'importance relative des différents signaux auditifs et visuels :

1. Pour établir le contact : l'information visuelle est sans doute la plus importante mais elle n'est pas le seule à intervenir.

2. Pour cordonner les tours de parole : les signaux auditifs sont cruciaux quand il s'agit de passer la parole d'une personne à l'autre. Par contre l'information visuelle peut être plus importante quand la conversation engage plus de 2 personnes.

3. Pour contrôler l'attention et la compréhension : la littérature scientifique n'établit rien de clair au sujet de l'importance relative des informations auditives et visuelles

4. Pour supporter les indices déictiques : l'information visuelle est essentielle. Pourtant, cet aspect est souvent négligé par les constructeurs de systèmes commerciaux de médiation vidéo, dont la plupart ne permettent la visualisation que de la face de l'interlocuteur, et non celle d'un artefact visuel partagé.

- La redondance des informations auditives et visuelles

Dans l'interaction non médiatisée en coprésence, les gens combinent naturellement les signaux auditifs et visuels d'une façon redondante. [DAL 98] précise toutefois qu'il n'est pas possible de déterminer univoquement si toutes les ressources sont également significatives, ou si certains comportements et signaux prédominent habituellement dans les interactions non médiatisées. Quoiqu'il en soit, on peut dores et déjà s'interroger sur l'intérêt qu'il y aurait à offrir, par exemple avec un système de visioconférence, un accès visuel s'ajoutant à l'accès auditif. On vient de voir en effet que, mise à part le cas du support des indices déictiques, tous les autres besoins peuvent être satisfaits par des informations auditives. Est-il utile dans ce cas de générer des informations redondantes, à moins de considérer que cette redondance favorise l'accomplissement de la tâche en cours ? On peut par exemple envisager que cette redondance soit utile en formation, car le but visé est alors de favoriser la rétention d'informations.

Après nous être intéressés de façon générale aux rôles respectifs des informations auditives et visuelles en situation d'interaction humaine non médiatisée, étudions à présent le cas particulier du dialogue en face à face.

LE DIALOGUE EN FACE A FACE

Le dialogue en face-à-face (FAF) est souvent pris pour référence lorsqu'il s'agit de comparer et de concevoir des systèmes informatiques de communication médiatisée par ordinateur. Ceci peut s'expliquer par le fait qu'il est l'usage le plus basique du langage et qu'il présente un caractère universel dans les sociétés humaines. Selon [PHI 00], le dialogue en FAF offre une grande variété de ressources auditives et visuelles pour communiquer : les gestes, les expressions faciales, le regard et le partage d'un environnement visuel commun. Il offre de plus un niveau élevé d'interactions.

- Le rôle des gestes et des expressions faciales

En FAF, les communicants sont coprésents et peuvent ainsi se voir et s'écouter mutuellement. Cela leur offre la possibilité d'utiliser leurs gestes ou leurs expressions faciales pour souligner ou illustrer ce dont ils parlent. Les expressions faciales permettent aussi à celui qui écoute de donner du feedback à propos de son niveau de compréhension de ce qui lui est dit.

- Le rôle du regard

La coprésence permet aussi aux interlocuteurs d'utiliser le regard pour extraire de l'information sur leur environnement. [PHI 00] rappelle cependant que le plupart des recherches ont étudié le regard non pour lui-même, mais par rapport à l'indice qu'il représente pour l'écoutant qui souhaite prendre la parole. La direction du regard de celui qui parle signalerait en effet son intention de garder ou de donner son tour de parole. Ces théories présument que les interlocuteurs sont engagés activement dans leurs interactions dans un schéma de prise de parole (turn-taking pattern). En réalité, le regard sert plus souvent à permettre à celui qui parle de vérifier que son interlocuteur à bien compris ce qu'il lui a dit.

- L'aide apportée par le partage d'un environnement visuel commun

Ceux qui dialoguent en FAF partagent un même environnement visuel. Cela signifie qu'il ont d'autres types d'informations à leur disposition, comme des objets, des évènements ou encore des gens de leur environnement. Le fait de partager un même environnement physique permet aux gens de faire des inférences à propos d'objets ou d'évènements que les autres sont plus à même de comprendre ou de vouloir discuter.

Enfin, l'ambiguïté possible de certains message peut être facilement éliminée par l'emploi d'informations visuelles dans l'environnement. Par exemple, les référents d'expressions telles que " ceci " ou " cela " peuvent être explicités en les identifiant visuellement.

- Un niveau élevé d'interactions

A la différence du texte écrit, de l'email ou de la communication à travers un média papier, le dialogue en FAF comporte un récepteur qui certes écoute mais qui simultanément et de manière constante fournit du feedback verbal (par exemple, " Mhm ") et non verbal ( par exemple, en hochant de la tête) pour signifier son niveau de compréhension vis-à-vis de ce qui lui est communiqué.

En plus d'émettre ces réponses génériques, les récepteurs évaluent, interrompent, chevauchent, illustrent et complètent ce que leur dit l'émetteur avec des réponses qui sont élaborées spécifiquement et au moment précis où parle l'émetteur. Or, l'interaction médiatisée par visioconférence n'autorise pas toujours des contributions simultanées au cours d'une conversation, ce qui a des répercussions sur le dialogue.

COMPARAISON D'ENVIRONNEMENTS DE COMMUNICATION

[PHI 00] propose de représenter les ressources et le degré d'interaction qu'un environnement de communication autorise selon des continuums, et de les utiliser pour comparer différents environnements de communication. Comme l'illustre la figure 2, le dialogue en FAF fournit une grande quantité de ressources visuelles et auditives et il permet une haut niveau d'interaction. A l'opposé, on trouve la communication par écrit, comme les livres ou les journaux, ou l'interaction entre l'écrivain et le lecteur est généralement faible, voire nulle.

Quel que soit le contexte dans lequel s'insère un dialogue, les interlocuteurs doivent coordonner à la fois le processus régissant le fait d'avoir une conversation, et le contenu de leur discussion, afin de s'assurer que ce qui est dit est également bien compris. Cette coordination est décrite par deux théories concurrentes : le modèle autonome du dialogue et le modèle collaboratif du dialogue. Elles sont présentées en détail dans le prochain article.

RÉFÉRENCES

[DAL 98] Daly-Jones, O., Monk, A. F., & Watts, L. A. (1998,) "Some advantages of video conferencing over high-quality audio conferencing: fluency and awareness of attentional focus." International Journal of Human-Computer Studies, 49(1): 21-59.
[PHI 00] Bruce PHILIPPS, " Dialogue Processes and Computer-mediated Communication ", Département de psychologie, Université Victoria, 2000
Disponible sur :
http://web.uvic.ca/~bruce/Dialogue_processes_and_computer_mediated_interaction.doc
(consulté le 06/08/2003)

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