COMMUNIQUER ? OUI, MAIS POUR SE
COMPRENDRE !
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Article rédigé par Jean-Marc
Robinet
psychologue-ergonome
Expert en technologies de l'information et
de la communication pour l'éducation et la formation,
il est consultant auprès de plusieurs sociétés
dont la SNCF. Il a à ce titre participé à
la mise en place de plusieurs projets importants de formation
multimédia et en e-learning, et réalise actuellement
une étude sur l'utilisation des technologies de visioconférence
en formation.
Mail : jean-marc.robinet@noos.fr
Site Web : http://users.belgacom.net/bn580601/
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Dans le précédent article nous avons
commencé par expliciter le processus de communication à
l'uvre dans une situation de dialogue en face à face
entre deux interlocuteurs, en montrant le rôle joué
par les informations visuelles et auditives. Allons plus loin dans
cette analyse communicationnelle.
Remarquons que, quel que soit le contexte dans
lequel s'insère un dialogue, les interlocuteurs doivent coordonner
à la fois le processus régissant le fait d'avoir une
conversation, et le contenu de leur discussion, afin de s'assurer
que ce qui est dit est également bien compris. Cette coordination
est décrite par deux théories concurrentes : le modèle
autonome du dialogue et le modèle collaboratif du dialogue.
Elles sont présentées en détail par [PHI 00].
LE MODELE AUTONOME
Le modèle autonome du dialogue (Schober
et Clark, 1989, p.211) est apparu dans le cadre de l'étude
linguistique du texte, considéré comme la forme prototypique
de l'usage du langage, le produit final de l'auteur d'un écrit
étant pris comme objet d'analyse.
- Une perspective linguistique
Fortement influencés par la théorie
de la grammaire générative de Chomsky, les chercheurs
de ce courant s'intéressaient surtout à l'étude
linguistique de la structure de messages complets.
En étendant ce modèle à l'interaction
verbale, les émetteurs et les récepteurs sont assimilés
fonctionnellement à des écrivains et des lecteurs,
qui occuperaient de la même manière des rôles
autonomes dans le processus d'élaboration d'un message. Celui
qui parle compose et délivre des unités discursives
pendant que celui qui écoute reste muet et invisible, se
contentant d'écouter les mots prononcés, de les décoder
et de les interpréter. Le récepteur n'est donc pas
considéré comme un co-participant actif au message
lui-même.
- L'importance accordée aux tours de parole
Selon le modèle autonome, les rôles
alternatifs de l'émetteur et du récepteur, appelés
tours, sont l'unité basique du dialogue, ce qui est révélé
par l'importance accordée aux transitions " fluides
", sans chevauchements ni interruptions, ou au contraire aux
longues pauses. Dans le cadre de ce modèle économique
d'interaction, les tours sont réifiés comme des objets
à posséder : seule une personne " a " la
parole (ou le tour) à un instant donné, après
lequel le récepteur " prend " (ou demande) son
tour, ou alors l'émetteur " cède " la parole.
Dans cette perspective, les tours de parole sont
envisagés comme exclusifs : un individu a la parole ou il
ne l'a pas. L'émetteur délivre son message et le récepteur
le reçoit. Puis leurs rôles alternent. La seule occasion
de collaborer, selon ce modèle, intervient quand les participants
négocient la transition des interventions. On suppose que
le transfert des tours de parole est régi par quelques règles
simples, applicables à des unités syntaxiques telles
que les phrases ou les mots, et qui assurent un minimum de silence
ou de chevauchement.
- La non prise en compte des buts ultimes des
interlocuteurs
Selon [PHI 00], le modèle autonome pose
de nombreux problèmes, dont le plus saillant est qu'il ne
tient pas compte de la raison pour laquelle un récepteur
tente de prendre le prochain tour de parole plutôt qu'un autre.
Il ignore en effet les buts des participants. Il met l'accent sur
des comportements comme le fait d'éviter des chevauchements
de parole ou des longues pauses comme si ceux-ci étaient
le but ultime de la conversation. En réalité, l'objectif
premier des participants à un dialogue est de se faire comprendre.
La structure des tours de parole ne fait qu'émerger de cette
nécessité d'assurer une compréhension mutuelle.
[PHI 00] fait ici appel au modèle collaboratif pour expliquer
ce processus.
LE MODELE COLLABORATIF
Il se présente comme une alternative au
modèle autonome dans l'explication des processus interactionnels.
Les interlocuteurs y sont considérés comme ayant un
rôle interdépendant dans leur tentative d'établir
une compréhension mutuelle, celle-ci étant supposée
être leur but mutuel. Il attache de ce fait moins d'importance
aux aspects linguistiques du dialogue, qui ne sont qu'une conséquence
formelle du ce but projeté.
Dans cette théorie, le grounding et l'établissement
d'un terrain commun sont déterminants, tout comme le rôle
actif attribué au récepteur.
- Le " grounding "
Selon la théorie collaborative (Clark's,
1996), la collaboration s'effectue à chaque instant dans
le but de s'assurer que ce qui a été dit est aussi
compris. Ce processus,appelé grounding , est constitué
de deux phases (Clark et Brennan, 1991) qui sont toutes deux nécessaires
à l'établissement d'une compréhension mutuelle.
- la présentation : l'émetteur présente une
énonciation ou un comportement visible à l'adresse
du récepteur,
- l'acceptation : le récepteur accepte la présentation
en fournissant la preuve suffisante qu'elle a été
comprise.
Selon [PHI 00], la preuve positive d'une bonne
compréhension peut être apportée par le récepteur
de plusieurs manières :
1) par des réponses génériques
accusant réception du message et pouvant s'exprimer par un
signe de tête ou par de courtes énonciations comme
" ah ah " ou " oui ". Ces réponses sont
souvent obtenues par l'émetteur par un regard vers le récepteur,
2) en initiant une intervention appropriée
et pertinente au cours du tour de parole suivant . L'obtention de
cette réponse appropriée est sollicitée là
aussi bien souvent par le regard de l'émetteur en direction
du récepteur. Le regard n'est donc pas d'abord un indice
de prise de tour de parole (cf. modèle autonome) mais constitue
plutôt une ressource pour élaborer une compréhension
mutuelle des présentations faites par l'émetteur,
3) par une attention continue : celle-ci peut se
déduire de signes tels que la direction du regard du récepteur.
Or, ce type de ressources n'est pas toujours aisément disponible
en visioconférence, d'où la difficulté que
peut avoir un émetteur de déterminer le focus attentionnel
de celui qui l'écoute.
- L'établissement d'un terrain commun
[PHI 00] précise que, une fois parvenus
à une compréhension réciproque mutuelle, les
interlocuteurs intègrent celle-ci à leur " terrain
commun " (common ground), constitué des informations
dont chacun sait que l'autre les possède également.
Par ailleurs, les participants à une conversation
amènent leur propre lot de croyances, connaissances et hypothèses
partagées, et ils utilisent ce terrain commun quand il s'agit
de formuler ou d'interpréter des énoncés. Ceci
est d'autant plus vrai que les interlocuteurs se connaissent déjà
.
- Le rôle actif du récepteur
Le présentation des énoncés,
telle qu'elle a été définie précédemment,
n'est pas de la seule responsabilité de l'émetteur.
[PHI 00] fait état d'études ayant montré que
la qualité de la narration d'un émetteur dépend
jusqu'à un certain degré du fait qu'il ait un interlocuteur
qui puisse collaborer pleinement et participer à la narration
par l'utilisation de réponses appropriés au cours
de la conversation.
D'autres études, citées par [PHI
00], ont montré que, si le récepteur est gêné
par des interférences, la qualité, l'efficience et
l'efficacité des énoncés de celui qui parle
ainsi que le processus de traitement de l'information tant de l'émetteur
que du récepteur vont en être affectés. Cette
précision est importante car tous les systèmes de
communication médiatisée par ordinateur imposent des
contraintes sur le processus collaboratif. Par exemple, certains
systèmes de visioconférence se caractérisent
par des délais audio significatifs entre le moment où
un message est produit par un émetteur et le moment où
il est reçu par son interlocuteur.
Nous venons de présenter en détail
ce qui caractérise l'interaction humaine non médiatisée,
notamment le dialogue en face à face. En quoi l'utilisation
de la visioconférence vient-elle modifier la donne ? C'est
ce que nous verrons dans les prochains articles.
REFERENCES
[PHI 00] Bruce PHILIPPS, " Dialogue Processes
and Computer-mediated Communication ", Département de
psychologie, Université Victoria, 2000
Disponible sur :
http://web.uvic.ca/~bruce/Dialogue_processes_and_computer_mediated_interaction.doc
(consulté le 06/08/2003)
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